La
conspiration de SAMARRA
par Gilles Munier,
5 mars 2006.
Original : http://www.alhayat.com/opinion/editorials/03-2006/Item-20060331-
516d9328-c0a8-10ed-0105-034f77427a9/story.html/

Les
72 000 plaques d’or de la coupole du sanctuaire
chiite Al-Askariya de Samarra ont été pulvérisées
par deux explosions successives mercredi 22 février
vers 6h40 du matin (heure d’Irak). Des
suspects ont été arrêtés, mais
les véritables auteurs du forfait courent toujours. Ils
ne seront sans doute jamais retrouvés. Leurs
commanditaires non plus, bien que tout les désigne.
La
Mosquée d’or avait été protégée pendant 1200 ans
par ses habitants de la vindicte des conquérants de
passage. L’invasion américaine lui a été fatale. En
détruisant le mausolée, les terroristes ne s’en sont
pas pris seulement à un lieu de culte où reposent deux
descendants du Prophète : Ali al-Hadi (mort en
868) et Hassan al-Askari (mort en 873), les
10ème et 11ème imams. Ils ont
cherché à déclencher une guerre civile en
frappant l’imaginaire sacré des chiites
irakiens. C’est en effet dans ce sanctuaire que se
trouve l’entrée du souterrain où a disparu le jeune Muhammad, 12ème imam, « occulté »
juste après la mort de son père. Selon la
doctrine chiite duodécimaine,
le
Mahdi – l’Iman Caché -
reviendra
à la fin des temps, précédant Jésus le Messie, pour
instaurer sur terre la société islamique idéale.
« Destruction
contrôlée »
La
plupart des médias occidentaux ont repris les communiqués
du ministère irakien de l’Intérieur sans aller plus
loin : quatre hommes, dont un en treillis de la
Garde nationale, et trois autres habillés de noir et
masqués ont pénétré dans l’édifice mercredi après
la prière du matin. Ils ont ligoté les 5 gardes, placé
des explosifs dans le sanctuaire et quitté les lieux mêlés
aux pèlerins et aux habitants venus prier.
Au
cours de la journée, il s’est pourtant avéré que la
version ne tenait pas. Un témoin, Ahmad Al-Samarraï,
qui possède un café-Internet devant le mausolée – et
qui y dort de peur d’être volé - affirmait que,
la veille, les autorités lui avaient intimé l’ordre de ne sortir de sa boutique sous aucun prétexte. Les forces
US et irakiennes avaient fermé les accès au sanctuaire
et patrouillé toute la nuit dans le quartier.
Le
ministère de l’Intérieur finit par reconnaître que
le commando s’était introduit dans le mausolée la
veille au soir, puis Jassem Mohammad Jaafar, « Ministre »
de la Construction, annonça après avoir inspecté les
lieux, qu’il avait fallu 12 heures pour placer les
explosifs – 2 heures par pilier et il y en avait 4
– que les charges étaient connectées entre elles,
reliées à une autre placée sous le dôme, et commandées
à distance. Pour lui, il ne pouvait s’agir que d’un
travail de spécialistes, exécuté avec précision :
le dôme était tombé,
pas les minarets !
Arrivée
rapidement à Samarra dont elle est originaire, la
journaliste Atwar Bahjat de la chaîne de télévision Al-Arabiya
a recueilli les premiers témoignages. Ils ne collaient
pas avec la version officielle de l’attentat. Elle
aurait même filmé l’arrestation de deux suspects
iraniens et leur libération par le « ministre »
de l’Intérieur Bayane Jabr Soulagh.
Quelques
heures plus tard, le corps sans vie de la jeune
journaliste, ceux de son cameraman et d’un technicien,
ont été retrouvés à Dour, à quelques kilomètres de
Samarra. Leur matériel et évidement la bande vidéo
avec les interviews avaient disparu.
Un journaliste turc a assisté à leur
arrestation par des policiers en uniforme et a vu l’équipe
d’Al Arabiya emmenée vers une destination
inconnue. Pour terroriser encore plus la population, des
inconnus ont mitraillé à titre d’avertissement la
foule présente aux obsèques de Atwar Bahjat.
Par
ailleurs, on a appris que les forces de l’ordre ont
confisqué les téléphones portables avec appareil
photo des riverains du sanctuaire et des personnes
quittant la ville. Ils craignaient, paraît-il, de
retrouver des photos gênantes sur Internet ou dans les
médias.
Comme
l’a déclaré le « Président de la République »
Jalal Talabani - qui est orfèvre en la matière
– l’attentat contre le sanctuaire de Samarra fait
partie d’«une
grande conspiration ».
Samarra,
ville rebelle
Samarra et sa région sont considérées
par les Américains comme une « zone
hors-la-loi ». Ils
ont dû évacuer deux bases militaires sous la pression
de la résistance. En octobre 2003, l’armée US a lancé
l’opération Iron Fist (Main de fer, du nom
donné par les nazis à celle dirigée contre Stalingrad !).
La ville a été bombardée massivement. Appuyés par
des blindés et des hélicoptères, 5000 militaires – dont
2000 Gardes nationaux irakiens - ont mis Samarra à
feu et à sang. La principale usine de médicaments d’Irak
et ses environs ont été pilonnés pendant des heures.
Des chars ont écrasé des voitures avec leurs
occupants.
A
l’époque, le bilan des combats avait été présenté
comme un succès par Falah Al-Nakib, le « ministre »
de l’Intérieur, et par Iyad Allaoui, « Premier
ministre » ; tandis que le Comité des
oulémas avait dénoncé un massacre.
Depuis,
Samarra n’est toujours pas « pacifiée ».
Les rives du Tigre qui la borde sont sous haute
surveillance et elle est entourée d’un mur de sable
pour empêcher les « infiltrations terroristes ».
Un couvre feu y est imposé de 20 heures à 6 heures du
matin. Des arrestations préventives y sont effectuées
quotidiennement. On
voit mal comment un groupe terroriste s’y est pris
pour introduire dans la ville des explosifs, passer 12
heures dans le sanctuaire sans attirer l’attention, et
quitter les lieux après l’explosion sans difficulté.
Le
bourbier irakien
Pour
comprendre ce qui s’est passé et pourquoi, il est nécessaire
de se rappeler les circonstances dans lesquelles
l’attentat s’est produit.
En
décembre dernier, l’Irak s’était doté d’une
« constitution » contestée aussi
bien par la résistance que par une partie non négligeable
de ceux ayant participé au scrutin. Deux mois plus
tard, le pays était toujours sans gouvernement.
Plusieurs élus réclamaient sa révision, en
particulier l’imam Moqtada Al-Sadr pour qui
l’article instituant le fédéralisme est une étape
vers à la partition du pays.
Dans
la perspective du bombardement de sites nucléaires en
Iran, l’ambassadeur US Zalmay Khalilzad – tentait
d’amadouer les sunnites et de convaincre Abdul Aziz
Al-Hakim, chef du Conseil suprême pour la révolution
islamique en Irak (SCIRI), de l’aider à former un
gouvernement de coalition, c'est-à-dire comprenant Iyad
Allaoui, ancien « Premier ministre »
et « chouchou » de la CIA, ou Ahmed
Chalabi.
La
désobéissance politique prenait des formes imprévues :
le chef du Conseil de la région de Misan, Abdul Jabbar
Waheed, avait levé l’immunité des forces
britanniques et des « contractors »,
les mercenaires étrangers. Il refusait d’augmenter le
prix du pétrole à la pompe et exigeait
de visiter les camps d’internement. A Bassora
et à Kerballa, ses homologues étaient tentés de faire
de même.
Bayane Jabr Soulagh, « ministre » de l’Intérieur était sur la
sellette, accusé de diriger des escadrons de la mort.
Des chambres de torture et des cellules remplies de
prisonniers avaient été découvertes dans les caves du
ministère et la police routière était accusée
d’enlèvements. Zalmay Khalilzad accusait l’Iran de
soutenir le terrorisme tandis que Téhéran réclamait
le départ des troupes britanniques du sud du pays.
Jack
Straw, ministre des Affaires étrangères britannique,
venait d’effectuer une visite surprise à Bagdad pour
Ibrahim Al-Jaafari, et Condoleezza Rice en tournée
au Proche-Orient pour relancer le projet « Grand
Moyen-Orient ». Enfin, Moqtada al-Sadr avait
assuré l’Iran de son soutien en cas d’attaque américaine
ou israélienne. En voyage en Syrie et au Liban, il
avait fait de même en rencontrant le président Bachar
Al-Assad et le Cheikh Hassan Nasrallah, Secrétaire général
du Hezbollah.
Un
« coup tordu » des forces spéciales
Personne n’a revendiqué la
destruction du mausolée. Comme il fallait s’y
attendre, Zalmay Khalilzad l’a attribuée à « Zarqaoui »,
mais personne ne le croit. L’individu, s’il existe,
aurait choisi une heure d’affluence. Il aurait attendu
la prière du vendredi.
Le
Comité des oulémas et plusieurs mouvements de résistance
ont condamné l’attentat. Le 22 février, le parti Baas clandestin a accusé les Etats-Unis
d’être « les responsables n°1 »
du crime et désigné l’Iran comme complice. Le
groupe Ansar Al-Sunna considéré comme proche
d’Al Qaïda, et les Brigades de la Révolution de
1920, ont également condamné la destruction du
mausolée.
En
Iran, l’ayatollah Khameini, guide suprême de la Révolution
islamique iranienne, a accusé Israël d’être
l’auteur de l’attentat et a demandé aux chiites de
ne pas se venger sur les sunnites, car la Sharia
interdit aux musulmans d’aider les ennemis de
l’islam.
A qui profite le crime,
ou à qui devait-il profiter ? Le principal suspect
est Abdul Aziz Al Hakim en raison de ses liens avec la Brigade
Badr qu’il a longtemps dirigée, et de ses
relations avec certains services secrets iraniens et les
forces spéciales US. Il veut s’adjuger une grande
partie des ressources pétrolières irakiennes en créant
une région autonome chiite dans le sud du pays. Pour
parvenir à ses fins, il est prêt à négocier son
soutien ou sa neutralité avec les Kurdes de Massoud
Barzani et de Jalal Talabani qui veulent s’emparer de
Kirkouk. Sa déclaration attribuant la responsabilité des attentats aux « déclarations
irresponsables
qui renforcent le terrorisme» de Zalmay Khalilzad n’a pas convaincu grand monde.
De
nombreux observateurs américains - et notamment Ray
McGovern, ancien analyste de la CIA du Vice-président Bush dans les années
80 - pensent que la destruction de la Mosquée
d’or est un « coup tordu » monté
par les forces spéciales britanniques et US. Ils
donnent pour exemple les tentatives d’attentats déjouées
à Bassora où deux SAS, déguisés en Arabes, ont été
appréhendés en septembre 2005, alors qu’ils s’apprêtaient
à faire sauter des objectifs civils ; ou
l’arrestation le 11 octobre 2005, de deux individus au
comportement suspect par des habitants du quartier Al-Ghazaliyah à
Bagdad. Vérification faite, il s’agissait d’Américains,
déguisés eux aussi, apparemment en train de piéger
une voiture. A chaque fois, les terroristes ont été
sauvés in extremis par les forces de la
Coalition.
On
ne peut s’empêcher de penser que la destruction du
sanctuaire de Samarra, comme les centaines d’attentats
aveugles, les meurtres d’intellectuels, sont la réplique
de l’ «Option El Salvador » lancée dans
ce pays dans les années 80 par John Negroponte, remise
au goût du jour lorsqu’il était ambassadeur à
Bagdad. Comme en Amérique latine, on cherche à
susciter des clivages entre communautés religieuses ou
ethniques, à générer la haine et
la vengeance. Dans l’esprit de certains néo
conservateurs américains et de leurs alliés irakiens,
le fédéralisme est passé de mode, ils parlent
maintenant de confédéralisme, comme le fait justement Abdul
Aziz Al Hakim.
Certes, l’idée que des
« musulmans » ont fait sauter le
sanctuaire de deux descendants du Prophète est
difficilement concevable, mais font remarquer ceux qui
soutiennent cette hypothèse : on a peut être dit
aux spécialistes en explosifs du
« ministre » de l’Intérieur Bayane Jabr Soulagh que les dégâts ne seraient que matériels et
partiels, et les tombes des imams préservées. Et,
c’est bien ce qui s’est passé.
En
s’attaquant à la Mosquée d’or, les conspirateurs
espéraient sans doute déstabiliser Moqtada Al-Sadr et
le président iranien Mahmoud Ahmadinejad – et
leurs partisans - qui ont placé leur action
politique sous la haute protection de l’Imam Caché.
Si c’est le cas, c’est raté !
« Destruction
créatrice » et « Big Bang »
La
destruction de lieux de mémoire, comme le pillage du
musée de Bagdad et des archives historiques, la détérioration
des sites archéologiques et l’attaque de mosquées - notamment
celles où sont enterrés des compagnons du Prophète
- font
partie d’une stratégie. Juste après l’attentat de
Samarra, ce sont les mausolées de Talha
datant du VIIème siècle, près de Bassora, et
celui de Salman Al Farsi au sud de Bagdad qui ont été
attaqués.
Michael
Ledeen, un des plus influents penseurs néo
conservateurs, est de ceux qui préconisent clairement
ce genre de destructions. Dans La liberté
trahie, livre paru en 1996, il appelle cela
la « guerre totale » pour imposer la
volonté des Etats-Unis à ses ennemis. Pour lui, il ne
faut pas seulement « détruire les forces
militaires ennemies », mais « bouleverser
la société ennemie au point de renverser ses tendances
culturelles ». « Epargner les
populations civiles », écrit-il, « ne
peut pas être la préoccupation principale de la guerre
totale » Dans un autre ouvrage, il
parle de « destruction créatrice ». On
ne peut s’empêcher de penser à ce qui s’est passé
à Samarra.
Dans
un pays comme l’Irak, une guerre civile ne se décrète
pas. On voit mal pourquoi les chiites et les sunnites
qui ont vécu sans problème pendant des siècles se
mettraient brusquement à s’étriper. Les forces
d’occupation, les
escadrons de la mort et la Brigade Badr y
parviendront-ils avec leurs provocations sanglantes ?
Samarra était en tout cas pour eux une cible parfaite :
c’est un bastion de la résistance à mettre au pas,
et un exemple de cohabitation normale entre communautés
religieuses à faire disparaître. Alors, on y a
« stimulé le terrorisme »
comme le conseillait Donald Rumsfeld en créant le P2OG
(Proactive Preemptive Operation Group), un
organisme qui n’a jamais été réellement dissout.
Les
conspirateurs de Samarra ont prévenu qu’ils ne
s’arrêteront pas en si bon chemin. Ils ont annoncé
pour bientôt le « Big Bang », c'est-à-dire
une série d’attentats terroristes spectaculaires qui
– selon eux – feront basculer définitivement
l’Irak dans la guerre civile. Des « officiels US »
ont d’ores et déjà informé la chaîne CBS qu’ils
seront signés « Zarqaoui » ou
« Al-Qaïda ». Il pourrait s’agir
d’attentats simultanés contre des édifices
religieux, ou de l’assassinat de l’ayatollah Ali
Sistani ou de Moqtada Al-Sadr.